L’Art Kyôgen de Kyôto, Japon
Avec Shime Shigeyama, jouer les démons, fantômes et autres esprits du répertoire japonais
Du 13 au 17 mai, et du 22 mai au 11 juin 2013
Stage dirigé par Shime Shigeyama, «Important bien culturel vivant», et ses fils Ippe et Motohiko.
La phase préparatoire de jeu sur le répertoire sera menée par Lucia Bensasson et Jean-François Dusigne, assistés de Dominique Palmé pour la traduction française.
L’imaginaire japonais est peuplé de fantômes. Apparitions spectrales, divines ou démoniaques côtoient familièrement les vivants, et toutes sortes d’esprits hantent la vie quotidienne. Les récits fantastiques donnent ainsi lieu à de troublants glissements entre le songe et la réalité. De même, la scène de Nô (et du Kyôgen pour les intermèdes comiques) est le lieu du passage : les personnages y accèdent par une passerelle. Dieux, démons, esprits et autres fantômes s’y manifestent. (Les lieux de l’histoire peuvent être des plus divers, tel un chemin dans la montagne, une forêt, les alentours d’un temple, un ancien champ de bataille, une maison seigneuriale, un atelier, un bord de rivière, un verger, etc.) Les hommes et femmes qui habitent les parages rencontrent alors les figures de l’Au-delà. Cette expérience métaphysique dans les pièces de Nô se colore d’humour dans les pièces de Kyôgen où, dans le but de relâcher la tension dramatique, le comique prend le relai : la dérision grotesque est alors au rendez-vous…

Sur la scène vide, où quelques accessoires aux fonctions symboliques sont utilisés, l’acteur développe toute sa maîtrise vocale et gestuelle pour interpréter, ayant recours à une débordante fantaisie imaginative, et pour le plaisir du spectateur, ces situations où il peut être amené à jouer tantôt les vivants, tantôt les esprits, en étant capable de distinguer avec la plus grande précision toutes sortes d’apparitions surnaturelles, divines ou démoniaques…
Programme du stage
Du 13 au 17 mai 2013
Au cours de la première phase du stage, il s’agira de jouer les pièces choisies du répertoire japonais, traduites en français par Dominique Palmé, en vue d’en réaliser des esquisses.
Du 22 mai au mardi 11 juin 2013
Les stagiaires présenteront aux maîtres japonais les esquisses de jeu qu’ils auront réalisés à l’issue de la première semaine. Suite à cette rencontre, les Shigeyama initieront aux bases de leur art, et poursuivront l’exploration de ces mêmes pièces, le jeu étant alors conduit selon les règles et codes de jeu du Kyôgen. Le répertoire sera ainsi travaillé tour à tour par les acteurs en français, et en… japonais (sans qu’il soit bien sûr nécessaire de connaître un seul mot de japonais, la transmission de la parole se faisant de manière orale, de bouche à oreille.)
En découvrant l’art du Kyôgen, notre attention se portera notamment sur : la manière d’appréhender l’espace, la codification du jeu, la diction projetée du texte et sa scansion qui implique un engagement total du souffle.
La manière de délimiter l’espace, de dessiner les trajectoires aide à transformer l’aire de jeu en lieu de métaphore sur l’existence humaine. Dans le Nô comme dans le Kyôgen, la tension que crée les pas glissés par exemple entretient l’impression que ces corps sont en équilibre précaire : à travers leur ritualisation, ces lents déplacements peuvent susciter l’impression du mouvement continu d’increvables fantômes qui errent dans l’entre-deux de la vie et de la mort.
Les gestes quotidiens sont détachés de l’habitude et prennent une puissance évocatrice subtile, au service de mondes imaginaires où se déploient humour, dérision, grotesque. Dans ce théâtre, le sacré ne craint pas de côtoyer le brut. La trivialité et ses débordements n’empêche pas le jeu de toucher à la dimension spirituelle.
Tout en donnant leurs indications scéniques, les Shigeyama invitent les acteurs à jouer « à l’oreille », en répétant après eux le rôle en japonais, transcrit phonétiquement. Le texte parlé est ainsi approché comme une langue étrangère qu’on apprend par l’écoute, avec le plaisir de la mettre en bouche, de la timbrer, de la scander. L’alternance des langues est riche pour l’acteur. Elle permet de ne pas se limiter au sens des mots, de ne pas être explicatif. Le travail “à l’oreille” met en valeur la sonorité et la musicalité des textes. L’approche rythmique aide à ne pas jouer les mots, mais ce qui les anime, les pensées, sentiments ou sensations invisibles derrière ces mots. Cela permet également d’être plus réceptif à ce que joue le partenaire avec son corps, entre les mots.
Les acteurs de Kyôgen exigent d’emblée de travailler à pleine voix, ce qui contraint l’acteur à investir dans chaque intonation tout son souffle. La respiration du texte, sa scansion organique mettent ainsi en jeu les fonctions vitales, et propulsent la personne dans un déploiement d’énergie qui met en valeur les différentes impulsions dynamiques voulues par le rôle. Il s’agira de repérer ces mêmes impulsions pour dire et scander le français. Cela amènera à débanaliser la manière de dire, en donnant au texte une très forte intensité dramatique, où l’appui des silences en favorise la résonance du sens.
Intervenant·e·s
Shime Shigeyama
Shime Shigeyama est né à Kyôto en 1947. En 1976, il crée l’association «Hanagata», qui non seulement contribue très activement à la culture du répertoire et à la redécouverte de pièces tombées dans l’oubli, mais poursuit son travail de création avec la mise au point de nouvelles pièces de kyôgen. Ayant lui-même débuté à l’âge de quatre ans, il dirige également une école qui enseigne le kyôgen aux enfants.
En 1992, à l’âge de 45 ans, Shime Shigeyama a été nommé «important bien culturel vivant» il a reçu l’année suivante le prix de la ville de Tôkyo pour l’ensemble de ses travaux. En 1995, il reprend le nom de son père et devient Shime de la 2e génération. Depuis le milieu des années 80, il poursuit dans le monde entier une activité très importante, notamment aux Etats-Unis où il séjourne régulièrement.
Il est invité en France en novembre 1997 par le Festival d’Automne à Paris, puis à ARTA, l’Association de Recherche des Traditions de l’Acteur, où il donne régulièrement des master-class pour acteurs professionnels. Programmé notamment à la Maison de la culture du Japon à Paris, au TNP à Lyon, au Théâtre du Temps ou encore à l’Espace Pierre Cardin, Shime Shigeyama joue un rôle très important dans la diffusion du Kyôgen en Occident.
En 2005, accompagné de ses deux fils Motohiko et Ippei, Shime Shigeyama a présenté à la MCJP trois Kyôgen : une pièce du répertoire traditionnel, une pièce moderne inspirée d’une pièce du dramaturge contemporain Tadasu Iiizawa, et une création adaptée d’Ubu Roi d’Alfred Jarry.
En 2013 Shime, et toute la famille Shigeyama, a été invité à Paris dans le cadre du Festival de l’Imaginaire pour deux représentations de Kyôgen Paroles folles jouées au Théâtre du Soleil en juin 2013. La famille Shigeyama est une lignée d’acteurs de kyôgen et elle est la plus illustre représentante de l’école Okura, l’une des deux grandes écoles existant aujourd’hui (l’autre étant Izumi). Basée à Kyōto, le répertoire familial comporte bien sûr des kyôgen classiques mais également des créations contemporaines. La dynastie Shigeyama joue aussi bien au Japon que dans le reste du monde.
Le Kyogen fait partie de l’histoire de la famille Shigeyama depuis plus de 400 ans. Les Shigeyama sont des acteurs de Kyogen de l’école Okura. Ils sont originaires de la ville de Kyoto. Loin de ne présenter à leur public que des pièces de Kyogen classiques, ils ont décidé d’élargir leur registre en y associant d’autres arts (poésie, etc.). Ils sont ainsi actifs dans de nombreux domaines liés au Kyogen, au Kabuki ou encore à l’Opéra que ce soit en tant qu’acteur ou que producteur. La famille Shigeyama est reconnue au Japon pour l’excellence de ses représentations. Ils ont reçu de nombreuses récompenses de la ville de Kyoto mais aussi du gouvernement japonais. C’est ainsi que Shigeyama Sensaku, considéré au Japon comme un Trésor National Vivant, a reçu des mains de l’Empereur le Bunka Kunsho Award, distinction qui récompense les plus grands acteurs culturels japonais. Shime Shigeyama, est quant à lui «Important Bien Culturel Vivant» depuis 1992, et a reçu l’année suivante le prix de la Ville de Tôkyô pour l’ensemble de ses travaux.
Les plus jeunes membres de la famille Shigeyama ont formé une troupe appelée Hanagata Kyogenkai. Avec notamment à leur tête Shigeyama Ippei. Ces jeunes acteurs ont pour but de promouvoir leur art en dehors des frontières japonaises. Shigeyama Ippei souhaite en effet «créer un lien via la culture» entre l’orient et l’occident.